L’ORIBUS N°84 – mai 2012

Un récit à trois voix

En rédigeant ses souvenirs de campagne, 50 ans après la fin de la guerre, Louis Talvard les baptisa Itinéraire mouvementé d’un jeune Mayennais. Mouvementé, cet itinéraire le fut en effet, puisque les circonstances amenèrent ce soldat de la classe 1940, appelé au service et incorporé en pleine guerre, à suivre un parcours assez représentatif d’une époque dramatique et riche en événements. C’est son texte, reproduit ici intégralement, qui fournit la trame de ce numéro de l’Oribus.

Louis Talvard évoque successivement et, sans en omettre aucun, chaque épisode de son a­ven­ture, qui le conduira d’Évron au Vorarlberg, par des chemins peu directs : stagiaire dans les chantiers de la jeunesse en Corrèze, dragon à cheval à Castres puis spahi à Marrakech, troquant son cheval pour un char américain avec lequel il participera à la libération de la Corse, puis à la campagne d’Italie, avant de débarquer en Provence et d’aller se battre en Alsace, puis en Allemagne et enfin en Autriche. N’ayant occupé qu’un rang très modeste dans la hiérarchie (il termina quand même sergent-major de son escadron), et donc peu au fait des intentions de ceux qui organisent et dirigent la manœuvre, il ne s’attarde jamais sur le déroulement des opérations proprement dites, mais son esprit curieux et observateur lui fait noter quantité d’anecdotes qui traduisent assez bien la réalité vécue au quotidien par les soldats de base. Les observations de Louis Talvard font l’intérêt de son récit, mais ne prennent toute leur signification que si on les replace dans leur contexte.

Couv exte?rieure73 -v2-65Nous avons donc complété le texte de Louis Talvard, de deux manières. Dans les premiers chapitres, qui concernent la période précédant sa participation effective aux combats, nous nous sommes contentés de documenter son récit, en recourant aux notes de bas de page.

Une méthode différente a été adoptée à partir de la campagne de Corse. L’ignorance dans laquelle le narrateur se trouvait des plans d’opérations ne lui a pas permis de placer son récit dans une trame cohérente et immédiatement compréhensible. Nous avons, en recourant aux sources officielles disponibles, reconstitué le déroulement des opérations auxquelles son escadron a pris part et inséré ces compléments en marge de son texte, au jour le jour. Nous avons pour cela fait très largement appel au Journal des Marches et Opérations (JMO) de l’escadron pour combler les lacunes de son récit.

Nous avons constaté à cette occasion qu’un capitaine n’en savait guère plus que ses spahis et il a fallu se référer aux historiques (heureusement très détaillés) des grandes unités, divisions et corps d’armée, au sein desquelles le ré­giment a opéré. Du récit, vivant mais incomplet, d’un simple exécutant, nous sommes ainsi passés à la reconstitution intégrale du parcours du 1er escadron de chars légers du 4e régiment de spahis marocains.

Cette dimension supplémentaire donnée au texte initial est un enrichissement mutuel. D’un côté, elle restitue, parfois avec réserve, la nature dramatique des événements vécus par son narrateur ; de l’autre, elle donne chair et consistance humaine à la sèche concision des journaux de marche.

Bernard Sonneck